Stage d'improvisation musicale

La Grive - février 2015

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mars - avril 2015 #33
Edito

LA REDEVANCE DU FANTÔME

J’ai tenté d’être musicien, autrefois.
Mon meilleur copain faisait du folk. Au bout de 3 ans, il jouait toujours le même morceau, mal, à force ça devenait pas beau. Il disait qu’apprendre la musique c’était bourgeois. Moi mes parents m’ont inscrit au Conservatoire. Un jour à l’audition, je sais pas pourquoi, j’ai décidé de remplacer tous les fa d’un allegro de Vivaldi par des fa dièse. Pour m’apprendre, on m’a enfermé dans le vieux placard, sous l’escalier, avec une cruche cassée et un bout de pain. On m’a oublié là.
Depuis, je reviens.
Ils sont arrivés un dimanche de février. Une cinquantaine. Se sont installés dans la grande salle. 6 zigotos à l’air fatigué (6 mecs, pas une fille, c’est louche) leur ont donné des papiers. Une liasse bien épaisse, avec tous les signes cabalistiques qui me faisaient regarder le prof avec des yeux de vache et la bouche globuleuse quand ça tombait sur moi. Dessus c’était marqué Stage d’Improvisation. Je me suis dit allez donc, encore des punis, plus on est de fous. Ils ont regardé tout ça avec l’air perplexe, et sont partis en désordre, vers les salles alentour (ça n’en manque pas, il y a 3 bâtiments). Le soir, on a réuni les condamnés et on leur a annoncé qu’ils allaient faire du soundpainting, probablement un genre de supplice chinois. Au lieu d’éclater en sanglots comme je m’y attendais, ils ont sorti leurs instruments, c’est beau la résignation, en plus ils n’avaient pas pris de pupitres, de partitions, rien, j’ai pensé là, ils sont mûrs pour le pilori ou la baignoire, deux-trois ont même souri, les malheureux, chouette, c’est quoi ça ? Et là-dessus un des profs leur explique des trucs et après il se met à les diriger, sans baguette, tous là, en troupeau, et c’est devenu une cacophonie infernale. Je pensais qu’il allait se mettre à hurler, mais pas du tout. Il a fait un grand sourire plein de dents blanches, et leur a demandé qui voulait prendre sa place.
Démago, j’ai pensé.
Le lendemain matin, ça a moins rigolé. Tableau noir, craie, fronts plissés, coins de la bouche qui tombent. Enfin, ça devenait normal. Ca n’a pas duré. Ils ont rapidement attrapé leurs instruments et, toujours sans pupitres, ont fait tourner des grilles d’accords par petits groupes pendant que certains jouaient par-dessus et se passaient le n’importe quoi comme un bâton de relai. J’ai pensé : on les a triés. Ils ont tous fait du jazz, c’est la crème de la crème, il m’aurait fallu 25 ans pour en arriver là. J’ai dû déchanter assez vite : tous les niveaux y étaient. Et ils jouaient ensemble.
Le 3e soir ils ont remis ça à vouloir jouer les 50 à la fois. Ce coup-ci on les a mis en cercle, et les 6 zozos dont les barbes poussaient (je les voyais bien le soir, ceux-là, décapsuler des bouteilles au moindre prétexte) ont carrément sorti des matelas et se sont allongés dessus, au milieu, en tas (si c’est ça prof de musique, je veux bien essayer). Ils leur ont parlé 5 minutes avec des mots qui voulaient dire « démerdez-vous », et ils ont entamé un roupillon. Le troupeau a « joué » une bonne demi-heure. Des bruits, des sons, des frottements, parfois des notes, aussi des mots, des gifles, des vagues, toute la gamme de l’enfer à l’océan. A la fin les 6 Compagnons ont redressé leurs carcasses (sauf celui qui s’était vraiment endormi), se sont frotté les yeux, et j’ai bien vu qu’ils étaient émus. Il y en a un qui a dit qu’on aurait pu payer un mec pendant 1 an à écrire ce qu’il venait d’entendre, ç’aurait été moins bien. Démago, j’ai pensé.
Je vous passe les détails, ça a duré la semaine. Des trucs sérieux, des loufoqueries. Toute la journée ils improvisaient, en fin d’après-midi ils partaient faire de petits ateliers où on leur apprenait comment jouer tout seul, ou comment faire des petits trous dans du carton pour faire des boîtes à musique (n’importe quoi), ou jouer avec soi-même (n’importe quoi), ou se taper dessus en rythme (ils paient pour ça ?), ou comment accompagner en musique des films névrosés. Ou encore casser des verres pour enregistrer le bruit et triturer le son avec des machines (bonjour la tête de la cuisinière). Parfois, oui, ils en bavaient. Mais plus le temps passait, plus on voyait bien qu’ils n’étaient pas malheureux. Même, ils en redemandaient. Bien nourris, ils profitaient des nombreux passages nécessaires entre chaque bâtiment pour péter comme des vaches. Et tout le temps, tout le temps, ils rigolaient.
Le soir, ils dansaient (pas très bien), ils jouaient des trucs folk, auxquels d’autres enchaînaient des trucs blues juste avant qu’on en ait marre. Parfois, j’en voyais qui partaient à l’écart, avec des têtes blêmes de complotistes, jouer des morceaux d’Irlande très rapides.
Un soir, un des profs à l’air un peu cynique, leur a expliqué, enregistrements à l’appui, qu’on avait cru lire des notes de musique sur une sculpture en bois au mur d’un vieux château écossais, qu’on les avait jouées, et que ç’avait beau être de la pure fantaisie, ça faisait de la bien belle musique, et que de là à penser que toute la musique « traditionnelle » était à mettre dans ce sac-là, il y avait un pas qu’il se garderait de franchir, mais bon, quand même.
A la fin du stage j’en avais marre, ils devenaient neuneus : ils se croisaient hagards, les cernes se rapprochant du sol, balbutiant des phrases du genre « quand tout est foutu, jouer blues, ha ha, ho ho ». Mais n’importe, ça a fini par me donner envie. Et l’an prochain, ils ne me verront pas plus, mais je serai là (j’ai tiré perpète) ; et je m’y mettrai. Ils ne vont pas se débarrasser de moi comme ça.

 


Christophe Sacchettini